La démocratie en Amérique latine résiste à la crise

Le Figaro
By Lamia Oualalou
Rio de Janeiro
January 11, 2010

Pour la première fois, les gouvernements civils suscitent plus de confiance que les militaires.

En décembre 2001, au cœur de la crise économique, des centaines d’Argentins investissaient la rue au cri de «Que se vayan todos !» («Qu’ils s’en aillent tous !»). Ce soulèvement de la classe moyenne avait provoqué en deux semaines la valse de quatre chefs d’État. Des scènes similaires ont eu lieu au début de la décennie en Bolivie, en Équateur et au Pérou. À l’époque, une majorité de Latino-Américains estimaient qu’une restriction des libertés est tolérable dans la mesure où elle apporte un mieux-être économique.

De nouveaux soubresauts politiques étaient attendus ces derniers mois avec le plongeon de l’Amérique latine dans une récession encore plus profonde qu’en 2002 (un produit intérieur brut en recul de 1,8 % contre 0,8 % à l’époque), après six ans de croissance économique interrompue. La Cepal (l’antenne économique de l’Organisation des Nations unies dans la région) calcule que la crise a fait tomber cette année 9 millions de personnes sous le seuil de pauvreté (moins de deux dollars par jour et par personne), dont 5 millions dans l’indigence (moins d’un dollar par jour).

Au contraire de 2002, les gouvernements sont sortis renforcés de la crise économique. C’est le cas au Brésil, où le président Luiz Inacio Lula da Silva entame la dernière année de son second mandat avec une popularité proche de 80 %, mais aussi au Chili, où Michelle Bachelet s’apprête à quitter le pouvoir en jouissant d’une faveur tout aussi grande. En Bolivie et en Équateur, deux pays marqués par l’instabilité politique, les présidents Evo Morales et Rafael Correa ont été réélus haut la main.

L’institut chilien Latinobarometro, qui scrute depuis 1995 les opinions publiques de la région, confirme ce renversement de tendance. Son enquête, effectuée à la fin de 2009 dans 18 pays, révèle une Amérique latine préoccupée par la situation économique et la délinquance, mais également plus tolérante, plus heureuse, et plus confiante. Malgré la récession, la proportion d’habitants qui défendent le système démocratique a augmenté, pour atteindre 59 %, soit deux points de plus qu’en 2008, un excellent cru économique pourtant, et 11 points de plus qu’en 2002. Marta Lagos, directrice de Latinobarometro, explique ce changement par les mesures de relance et les politiques sociales menées cette année, qui ont limité l’impact de la crise sur les plus pauvres.

«Une fièvre de réélections»

Cet appui à la démocratie se manifeste également dans la condamnation du coup d’État militaire en Honduras, le premier des 31 dernières années dans la région : seuls 24 % des Latino-Américains approuvent le renversement du président Manuel Zelaya. «Le coup d’État en Honduras a valeur d’exemple, et rappelle à quel point la voie militaire est aventureuse», poursuit Marta Lagos.

Pour la première fois depuis la création de l’enquête, les Latino-Américains estiment qu’un gouvernement civil suscite plus la confiance que les militaires – mais toujours moins que l’Église ou la télévision. «Les souvenirs laissés dans la région par les juntes militaires des années 1960 et 1980, et les guerres civiles corroborent l’idée que les gouvernements civils fonctionnent mieux, d’autant que c’est durant les mandats de présidents civils que plusieurs pays ont connu la plus grande prospérité économique», analyse Alejandro Sanchez, spécialiste de questions militaires au Council on Hemispheric Affairs, un centre d’études basé à Washington. «Les Latino-Américains préfèrent désormais un leader civil, éventuellement autoritaire, plutôt qu’un gouvernement militaire qui rime avec violation des droits de l’homme, censure des médias, etc.», poursuit-il.

Mais cet appui croissant aux gouvernements en place renforce aussi une tendance à «l’hyperprésidentialisme et une fièvre de réélections», conclut Marta Lagos, en se référant notamment aux tentatives du Vénézuélien Chavez et du Colombien Uribe, de briguer un troisième mandat successif.

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